Images de l'autre regard du "documentaire créatif"
Plongé dans le monde de l'hôpital, le jeune photographe Stefan Ruiz a réussi à capter, dans ces lieux aseptisés, un peu de la fragilité humaine qui hante l'endroit : dans sa série de portraits, on ne sait plus bien qui est le médecin et qui est le malade. Car tous sont plongés dans une blancheur éblouissante, et c'est le même doute qui semble habiter les êtres.
Cette projection est le résultat de l'audacieux projet "Clinic", présenté par une nouvelle association, RVB, qui a pour vocation de promouvoir la création photographique contemporaine. Douze photographes contemporains, tels Eric Baudelaire ou Peter Granser, se sont immergés dans l'univers médical avec pour mission d'en ramener une vision à la fois documentaire et intime.
Un défi que la plupart ont relevé avec succès, livrant des images inventives, loin des clichés sur la froideur médicale. Ce style, qualifié de "documentaire créatif" par Gilles Verneret, directeur du festival, est aussi celui de "La région humaine". Michel Poivert a volontairement choisi des photographes qui témoignent d'une "distance mesurée". A la fois démarquée du reportage journalistique "trop proche" de la réalité, et de l'art contemporain, "trop éloigné" de celle-ci.
MISE EN ABYME
Les oeuvres présentées cherchent donc un autre regard, entre art et média. Les plus réussies sont celles qui remettent en question les principes de réalité et d'objectivité traditionnellement attachés à la photographie : l'Australie de Christophe Bourguedieu a tout d'un plateau de cinéma où le spectateur peut lire les drames et les histoires que lui dicte son imagination.
Gilles Saussier, avec "Shakhari Bazar", intègre son statut de photographe à son travail : au Bangladesh, il a fait des portraits, les a exposés et offerts à ses modèles, avant de revenir quelque temps après constater ce que ses images sont devenues. C'est toute cette mise en abyme que raconte son oeuvre. Sur les cimaises lyonnaises, on trouvera peu d'action et peu de sentiment : ces auteurs, dont beaucoup ont fait leurs classes à l'Ecole nationale de la photographie d'Arles (Valérie Jouve, Florian Ebner, Yveline Loiseur), se défient de toute empathie. Ils ont aussi délaissé l'"instant décisif" cher à Cartier-Bresson au profit d'une temporalité plus longue.
C'est donc à bonne distance qu'on observe, sans participer, les amateurs de jeux vidéo enfermés dans leur monde et capturés par Hermine Bourgadier ou les spectateurs au regard fixe vus par Arno Gisinger. La "région humaine" ainsi fixée sur pellicule donne à voir surtout des corps juxtaposés, rarement une âme.
Claire Guillot, 04 Décembre 2006, Le Monde